Le Paradigme de la deeptech : quand un chercheur devient entrepreneur
Le monde de l'innovation deeptech vit une transformation radicale. Les frontières entre recherche académique et entrepreneuriat s'estompent, donnant naissance à un nouveau paradigme où les scientifiques ne se contentent plus de publier leurs découvertes, mais les transforment en entreprises de rupture.
Chercheur vs entrepreneur : deux mondes, deux cultures
L'imaginaire collectif oppose encore chercheurs et entrepreneurs. D'un côté, la recherche fondamentale, déconnectée du marché. De l'autre, le business et ses impératifs de rentabilité. Cette vision binaire ne résiste plus à la réalité du terrain.
Le rapport au temps, différence fondamentale
La principale divergence entre ces deux univers ne relève ni de la déconnexion au réel, ni d'un manque de compétences. La véritable différence, c'est le temps.
Un chercheur peut travailler plusieurs années sur un papier, recommencer ses expérimentations, affiner ses protocoles. Sa carrière scientifique se déploie sur le long terme, sans contrainte de trésorerie immédiate. L'entrepreneur, lui, doit composer avec le cash-flow : quand l'argent s'arrête, le projet s'arrête.
Paradoxalement, cette contrainte temporelle peut devenir un atout entrepreneurial. La pugnacité et la ténacité développées pendant des années de recherche constituent des qualités essentielles pour affronter les difficultés de la création d'entreprise.
Des compétences complémentaires mais distinctes
Les chercheurs qui atteignent des postes au CNRS ou à l'ENS ne sont pas arrivés là par hasard. Ils ont été des compétiteurs acharnés, sélectionnés parmi des centaines de candidats. Cette force mentale, souvent sous-estimée, représente un socle solide pour l'entrepreneuriat.
Cependant, la vocation première d'un chercheur reste la recherche. La plupart veulent continuer à publier, encadrer des doctorants, échanger avec leur communauté scientifique. Et c'est précisément là que le paradigme deeptech apporte une réponse innovante : il n'est plus nécessaire de choisir entre les deux voies.
Le nouveau profil de l'entrepreneur scientifique
Les compétences clés du deeptech entrepreneur
L'entrepreneur scientifique d'aujourd'hui doit maîtriser un spectre de compétences bien plus large qu'un chercheur traditionnel :
- Management de projet et gestion d'équipe
- Levée de fonds et conviction d'investisseurs
- Gestion du cash-flow et des finances
- Vente et développement commercial
- Interface avec la recherche et propriété intellectuelle
Cette mutation nécessite un accompagnement structuré. D'où l'émergence de formations spécialisées, comme le master Deeptech entrepreneur lancé en 2018, qui forme désormais 48 participants par an.
Ces chercheurs qui ont basculé : études de cas
Le paradigme deeptech s'incarne dans des trajectoires individuelles remarquables.
Maximilien d'Akemia illustre la transformation radicale. Chercheur au CNRS, il a opéré un switch complet pour devenir CEO. Comme le souligne Cédric Denis-Rémis, vice-président de PSL : "Quand tu l'écoutes parler, tu n'as jamais pensé qu'il était chercheur au CNRS." Il a capitalisé sur ses compétences de compétiteur tout en changeant radicalement de posture.
Théo Peronnin d'Alice & Bob représente un autre modèle : chercheur brillant issu d'un environnement familial sensibilisé à l'entrepreneuriat, il a pu effectuer la transition plus naturellement.
Sublime Energie incarne une troisième voie : deux entrepreneurs de 50 ans issus de l'industrie (Orano et Chevalorec) qui sont venus se former, ont matché avec des chercheurs de l'École des Mines, et ont créé une entreprise qui vient de lever 15 millions d'euros. Les chercheurs, eux, continuent à publier et à "cracher des brevets" dans leur laboratoire.
L'acculturation des chercheurs à l'entrepreneuriat
Le "Tinder" de l'enseignement supérieur
Le paradigme deeptech repose sur une idée simple mais puissante : augmenter la surface de contact entre chercheurs et entrepreneurs. Mais faire rencontrer des mondes différents ne suffit pas.
L'acculturation est indispensable. Comme dans une vraie rencontre, matcher sur la première soirée ne garantit pas le mariage. Il faut du temps pour aligner les visions, comprendre les points de vue respectifs, et s'assurer que les intérêts de vie professionnelle convergent sur le long terme.
Le master Deeptech entrepreneur : former les talents de demain
Créé en 2018 sous le nom de "Second Life Deeptech Entrepreneur", ce programme structure cette rencontre. Le format : une semaine par mois pendant laquelle les participants suivent la formation, les trois autres semaines étant dédiées à leur projet.
La composition des promotions est calibrée : 50% issus du monde du business, 50% d'écoles d'ingénieurs. Cette diversité garantit l'émergence de binômes complémentaires et limite les biais disciplinaires.
Trois publics cibles pour trois besoins
Le master s'adresse aujourd'hui à trois profils distincts, chacun répondant à un besoin spécifique de l'écosystème deeptech :
1. Les créateurs de startups : Jeunes docteurs ou post-docs brillants qui ont remporté tous les prix mais ne savent pas par où commencer pour créer une entreprise. Formés à la recherche, ils viennent chercher un associé et les compétences entrepreneuriales.
2. Les Chief of Staff : Avec 2 600 startups deeptech en France et 300 à 400 qui lèvent plus de 2 millions par an, ces entreprises ont besoin de bras droits opérationnels. Ces profils polyvalents, souvent issus d'écoles de commerce ou d'ingénieurs, font leur alternance dans une startup puis restent 2-3 ans en CDI. C'est un MBA accéléré qui forme les entrepreneurs de demain.
3. Les professionnels de l'écosystème : Start-up studios, incubateurs, accélérateurs, fonds d'investissement, corporate ventures, départements innovation des grands groupes : tous ces acteurs veulent interagir efficacement avec les startups deeptech. Former ces professionnels garantit la qualité de l'écosystème pour les 5-10 prochaines années.
Les différents modèles de transition chercheur-entrepreneur
Le paradigme deeptech ne propose pas un modèle unique mais une pluralité de trajectoires possibles.
Le chercheur-CEO : mutation complète
Certains chercheurs effectuent une transformation totale. Ils quittent leur carrière académique pour devenir des entrepreneurs à temps plein. Cette mutation exige de renoncer temporairement à la publication scientifique et à l'encadrement de doctorants.
L'avantage : une focalisation totale sur le développement de l'entreprise. L'inconvénient : la recherche perd un talent et la startup perd un flux continu d'innovation.
Le chercheur associé : le meilleur des deux mondes
Un modèle alternatif consiste à garder le chercheur dans son laboratoire tout en l'associant au projet entrepreneurial. Il continue à produire de la science, forme des doctorants, et alimente la startup en innovations de rupture et en brevets.
Cette approche exige de recruter un CEO extérieur, souvent un profil industriel expérimenté. Les entrepreneurs en résidence, recrutés parmi ceux qui viennent de sortir de grosses levées de fonds, peuvent jouer ce rôle.
L'entrepreneur industriel qui intègre la recherche
La troisième voie, illustrée par Sublime Energie, concerne des quadragénaires ou quinquagénaires issus de l'industrie. Ils ont réussi leur vie professionnelle, sont encore en forme pour 20 ans de projets, et cherchent à monter un projet entrepreneurial à fort impact.
Au lieu de reprendre une franchise de restauration rapide, ils viennent chercher les meilleures technologies au monde dans les laboratoires universitaires. Ces profils apportent l'expérience industrielle, le réseau, et la capacité à structurer une entreprise.
L'émergence de nouveaux métiers dans l'écosystème deeptech
Le paradigme deeptech ne se limite pas à transformer des chercheurs en entrepreneurs. Il fait émerger de nouveaux métiers spécifiques à cet écosystème.
Le Chief of Staff : MBA accéléré en startup
C'est le métier émergent par excellence. Quand une startup deeptech lève ses premiers 2 millions d'euros, la première action du fondateur consiste à recruter quelqu'un pour :
- Finaliser les dossiers de subventions
- Recruter des alternants
- Gérer le business plan
- Résoudre les problèmes opérationnels quotidiens
Ce bras droit polyvalent vit un MBA grandeur nature pendant 2-3 ans. Soit il se lasse et part monter sa propre startup (spinoff), soit il accompagne la croissance de l'entreprise et devient, 5 à 10 ans plus tard, un entrepreneur aguerri.
Les professionnels de l'écosystème
Au-delà des startups elles-mêmes, l'écosystème deeptech nécessite des professionnels formés aux spécificités de ces entreprises :
- Chargés d'investissement dans les fonds de capital-risque
- Responsables d'incubateurs et d'accélérateurs
- Managers de start-up studios
- Responsables innovation dans les grands groupes
- Experts en transfert de technologie
Tous ces métiers exigent une compréhension fine des enjeux scientifiques, économiques et humains propres à la deeptech.
Ce qu'il faut retenir du paradigme deeptech
Le paradigme deeptech ne consiste pas à transformer tous les chercheurs en entrepreneurs. Il crée un écosystème fertile où plusieurs modèles coexistent :
- Des chercheurs qui deviennent CEOs
- Des chercheurs qui restent chercheurs mais s'associent à des entrepreneurs
- Des entrepreneurs industriels qui portent des technologies de rupture
- Des nouveaux métiers qui structurent l'écosystème
L'enjeu n'est pas de choisir entre recherche et entrepreneuriat, mais de créer les conditions du matching entre talents complémentaires. Les formations spécialisées, les entrepreneurs en résidence, et la professionnalisation de l'accompagnement constituent les piliers de cette transformation.
Ce qui manque aujourd'hui, ce ne sont ni les technologies ni l'argent. Ce sont les femmes et les hommes prêts à porter ces projets sur la durée, avec toute la résilience que cela exige.
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Après avoir passé deux ans en tant que conseiller en innovation spécialisé dans la mise en œuvre de stratégies de commercialisation de solutions innovantes, je m'applique aujourd'hui à booster la croissance de Dynergie en tant que responsable marketing et growth manager. Tout au long de mon parcours, j'ai eu la chance d'expérimenter de nombreuses méthodes et principes issus du terrain, de mes clients, de mes collaborateurs ou de diverses sources d'informations. Aujourd'hui, c'est avec plaisir que je saisis l'opportunité de valoriser ces expertises auprès de vous. J'espère pouvoir partager ma vision de l'innovation et du marketing à travers ces différents contenus.
